DIHL ET GUÉRHARD – PENDULE FIGURANT L’ALLÉGORIE DE LA VIGILANCE

Dihl et Guérhard ou manufacture dite du duc d'Angoulême (1781-1829)
Pendule, la Vigilance. 
Biscuit, base en porcelaine imitant l’écaille, et décor en applique en bronze doré.
Entre 1790 et 1800.  

Hauteur 46 cm
Longueur 30,5 cm
Largeur 11 cm

Une figure ailée brandissant une flamme d’une main est assise les jambes croisées, l’autre main posée sur un coq qui surplombe un livre et une lampe à huile. Elle surmonte une base en porcelaine imitant l'écaille ornée d'appliques en bronze doré symétriques présentant un masque de grotesque, deux coqs affrontés et un flambeau.

Dans l’inventaire après décès de Christophe Dihl en 1830, il est fait mention, parmi les modèles ayant servi à la manufacture du duc d’Angoulême, d’une pendule dont la sculpture a été réalisée par Charles-Gabriel Sauvage dit Lemire (1741 - 1827) et qui représente la Vigilance. Elle est également mentionnée lors de la vente des modèles ayant servi à la manufacture après le décès de Dihl en 1830.

L’iconographie de notre modèle laisse à penser qu’il s’agit très probablement de cette pendule : le coq, la lampe à huile, la flamme et les ailes de l’allégorie sont les attributs communément attribués à la Vigilance. De plus, la borne à l’imitation de l’écaille est similaire à la base qui orne un buste de Bonaparte vendu par Bonhams le 27 octobre 2021 pour 50.000£, lui aussi mentionné dans l’inventaire après décès, et signé de la marque de Dihl et Guerhard.

Une autre pendule de la manufacture du duc d’Angoulême, dont le sujet en biscuit représente L’Amour désarmant Hercule, citée et illustrée dans l’ouvrage de la spécialiste Régine de Plinval de Guillebon, Les biscuits de porcelaine de Paris XVIIIe-XIXe siècles, présente exactement la même frise de palmettes à fond d’écaille que la nôtre.

Les pendules propres à Paris à la fin de l’Ancien Régime, sont composées d’une figure ou d’un groupe en biscuit, elles reposent souvent sur un socle coloré ou décoré. Les allégories étaient traitées en figures ou en groupes, inspirées de l’Antique, elles deviennent le vecteur des valeurs révolutionnaires puis de celles de l’Empire dès la fin du XVIIIe siècle. L’allégorie de la Vigilance est liée à la guerre, les ailes symbolisent la vitesse, le coq est l’animal qui tient en éveil, le flambeau et la lampe à huile guident dans les ténèbres.

En 1781, l’acte de société qui donne naissance à la manufacture de porcelaine de Dihl et Guerhard fut signé entre Christophe Dihl et les époux Guerhard, Antoine et Louise-Marie-Madeleine. Ouverte sous le patronage du duc d’Angoulême, neveu du roi Louis XVI, cette protection leur assurait le droit de créer des pièces en porcelaine émaillée et colorées malgré le monopole que tenait jusqu’alors la manufacture de Sèvres sur cette production.

Créée sous l’Ancien Régime, cette manufacture traversa la Révolution, le Consultat, l’Empire avant de s’éteindre sous la Restauration en 1828. Innovante, grâce l’ingéniosité technique de Dihl et à la clairvoyance commerciale des époux Guerhard, elle connut le succès dès sa création et employait déjà douze sculpteurs ainsi que trente peintres en 1785. Pendant toute la période néoclassique, elle s’érige en principale concurrente de la manufacture de Sèvres avec l’utilisation d’une large palette de couleurs pour les émaux, l’exquise finesse de ses biscuits et ses ornementations élaborées.

Dès la fin de l’Ancien Régime, la manufacture du duc d’Angoulême proposait de somptueuses « pendules en beau biscuit » (Peuchet, an VIII, t.V, p. 325. Dictionnaire universel de la géographie commerçante). On dénombre 65 modèles de pendules dans l’inventaire après décès de Dihl bien que peu d’entre eux soient aujourd’hui identifiés. De nombreux modèles sont dus à Lemire, sculpteur reconnu qui exposa régulièrement au Salon entre 1793 et 1819. Parmi ces modèles, on trouve l’enfant lisant et l’enfant dessinant qui ont beaucoup été reproduits. Mais notre pendule fait partie des rares autres modèles de biscuits du sculpteur à avoir survécu.

La qualité des pièces produites a d’ailleurs été reconnue comme égalant, et parfois surpassant celle de Sèvres. Lorsqu’en 1790, George Washington chargea son représentant en France, le Gouverneur Morris, de lui procurer des porcelaines, celui-ci nota dans son Journal être allé à la manufacture du duc d’Angoulême : « Nous trouvons que la porcelaine ici est plus élégante et de meilleur marché que celle de Sèvres ». Il fit d’ailleurs l’acquisition d’un surtout de table pour Washington dont certains éléments existent encore au Mount Vernon Museum et au Philadelphia Museum of Art.

La manufacture se distingue par la grande variété de pièces qu’elle était autorisée à produire grâce à la protection royale : vaisselle, pendules, groupes en biscuit, tableaux sur porcelaine… Ces tableaux demandaient une virtuosité technique portée à son apogée par Dihl qui lui valut une récompense à l’Exposition des Produits de l’Industrie en l’an V (1797-1798). La même année, il épouse Louise-Marie-Madeleine Guerhard, devenue veuve.

La période impériale marqua l’apogée de la manufacture avec un succès retentissant en 1806 lors de l’Exposition des Produits de l’Industrie et au Salon. En choisissant judicieusement les meilleurs spécialistes à chaque poste, elle assurait une production d’une qualité exceptionnelle et employait jusqu’à plus de deux cents ouvriers.

Cependant, la crise économique provoquée par les guerres napoléoniennes conjuguée au blocus continental mis en place par les adversaires de l’Empire poussa la manufacture sur une longue pente descendante : les Dihl vendaient beaucoup à l’étranger, en Espagne, en Angleterre et en Russie notamment. Malgré la lutte courageuse des époux vieillissants, la dissolution de l’entreprise fut prononcée par le Tribunal en 1828, deux ans avant le décès de Dihl en 1830, suivi par celui de son épouse en 1831. L’ensemble des biens de la manufacture furent dispersés lors de ventes aux enchères, dont deux consacrées aux plus belles pièces qui se trouvaient encore dans les immenses locaux de l’entreprise.

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