L’Antilocapra, par Jean Mayodon
L’Antilocapra, par Jean Mayodon
Grès émaillé
France
ca. 1935
96 x 96 x 15 cm (37.8 x 37.8 x 5.9 in.)
Provenance
Collection personnelle de Jean Mayodon (depuis au moins 1938 jusqu’à son décès en 1967) ; puis par descendance dans la famille Mayodon ; collection particulière depuis plus de vingt ans.

Le 9 juin 1980, le Filipina Saudia sombrait dans l’océan Indien. Ce paquebot, construit quarante ans plus tôt, effectuait alors une traversée entre Djeddah et Manille. Au cours de son existence, il avait connu plusieurs propriétaires et changé de nom à différentes reprises. Rebaptisé Filipina Saudia I lors de son acquisition en 1976, il portait auparavant le nom de Regina Magna, qui lui avait été donné en 1971 par l’armateur grec Chandris. Ce dernier l’avait acquis sous le nom de Bremen, attribué en 1957 par la compagnie Norddeutscher Lloyd à un navire français, le Pasteur.

Long de 212 mètres et large de 26,50 mètres, le Pasteur était un paquebot français de 26 500 tonnes, doté d’une puissance de 50 000 chevaux. Conçu pour assurer la liaison transatlantique avec l’Amérique du Sud, il pouvait accueillir 850 passagers et atteindre une vitesse de service de 22,5 nœuds. Son voyage inaugural, à destination de Buenos Aires, était prévu le 14 septembre 1939. Le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale en empêcha toutefois le départ.
Dès le mois d’août 1939, le Pasteur avait regagné Saint-Nazaire afin d’y subir des transformations. En juin 1940, à la suite de l’invasion allemande, il rejoignit Brest, où furent chargées à son bord 213 tonnes d’or provenant des réserves de la Banque de France, destinées à être transportées jusqu’à Halifax, au Canada. Le navire gagna ensuite New York pour y embarquer des armes et des munitions, avant de revenir à Halifax. Les autorités britanniques en prirent alors le contrôle et l’envoyèrent en Angleterre, où il fut transformé en transport de troupes. Affecté notamment aux liaisons entre Southampton et Québec, le Pasteur participa également à l’acheminement de renforts vers Suez, après l’offensive allemande sur El-Alamein.

Lorsque le Pasteur fut restitué à la France en octobre 1945, les aménagements intérieurs qui avaient fait sa réputation avaient disparu. La piscine, largement reproduite dans la presse et les publications spécialisées avant la guerre, avait notamment été utilisée comme espace de stockage pour les rations des soldats.
Après la guerre, le navire poursuivit son service sur les océans Atlantique et Indien, assurant notamment des liaisons avec l’Indochine et l’Afrique. En 1957, le gouvernement français, soucieux de réduire ses dépenses et de dégager des liquidités, décida de le vendre. Cette cession, qui suscita des controverses, aboutit à son acquisition par la compagnie allemande Norddeutscher Lloyd, aujourd’hui intégrée à Hapag-Lloyd. Le Pasteur fut alors rebaptisé Bremen.
Dans les mois précédant la date prévue de son inauguration, le Pasteur avait fait l’objet d’une importante campagne de presse. Les principaux journaux et revues de l’époque consacrèrent plusieurs articles aux installations et aux décors du nouveau paquebot. Un article publié dans Le Temps décrivait notamment les équipements mis à la disposition des passagers :
« Les passagers trouveront tout le confort nécessaire : une bibliothèque de plusieurs milliers de volumes, un orchestre, des projections cinématographiques et des salles de bal. Les installations sportives ont fait l’objet d’une attention particulière, le navire étant destiné à naviguer sous des climats favorables et sur des mers généralement calmes. Un pont entier, long de 130 mètres, leur a été réservé : il comprend un court de tennis, divers jeux de pont, un bar et un salon, qui constitue peut-être l’innovation la plus remarquable du paquebot. Revêtu de raphia et de cordages de chanvre blanchi, percé de cinquante-quatre baies ouvrant directement sur la mer, ce salon forme un véritable club flottant. Un escalier particulier le relie aux salles de mécanothérapie et d’hydrothérapie, ainsi qu’à une superbe piscine, ornée d’un grand panneau décoratif en céramique, haut de sept mètres, réalisé par Mayodon. »

Conçu par les architectes Maillard et Raguenet, le Pasteur réunissait quelques-uns des principaux artistes et décorateurs français de l’entre-deux-guerres. Les luminaires furent confiés à Jean Perzel et Max Ingrand, les ferronneries à Raymond Subes et le mobilier à Louis Majorelle et Jules Leleu. La piscine (fig. 3), dessinée par l’architecte Georges Hennequin, était ornée d’un monumental haut-relief en céramique réalisé par Jean Mayodon, l’un des céramistes les plus reconnus de son époque.
Raymond Lestonnat, chroniqueur maritime de l’hebdomadaire L’Illustration, consacra également un passage à cette piscine :
« Et la piscine ? Un véritable enchantement. Elle est éclairée par une lumière diffuse, presque sous-marine. Les murs et le sol sont revêtus de grès émaillé. Deux terrasses donnant sur la mer communiquent avec le bassin, permettant aux baigneurs de se rendre au bar sans traverser les espaces fréquentés par les autres passagers. Même les établissements balnéaires les plus élégants ne disposent pas d’installations aussi complètes. »
Lorsque lui fut confiée la réalisation du décor de la piscine du Pasteur, Jean Mayodon était déjà un céramiste reconnu, notamment pour son répertoire animalier composé de cygnes, de paons, de chevaux, de lions et de gazelles. Il avait participé à de nombreuses expositions, parmi lesquelles le Salon d’Automne et celles du palais Galliera, et entretenait des liens étroits avec la Manufacture nationale de Sèvres.

Né en 1893, Jean Mayodon commença sa carrière comme peintre, une pratique qui demeura au centre de son travail tout au long de sa vie. En 1928, le critique d’art Ernest Tisserand soulignait cette dimension essentielle de son œuvre :
« Outre que Mayodon, pendant dix années de sa vie, s’est occupé presque exclusivement de peinture sur toile, il se révèle, dans toutes ses œuvres actuelles, comme le seul peintre de fresques que nous possédions aujourd’hui. »
Mayodon lui-même évoquait la permanence de sa formation de peintre décorateur dans un entretien cité par Gérard Landrot :
« J’ai encore dans la main tous les dessins et ornements que je faisais lorsque j’étais peintre décorateur. J’aime les nus et les animaux, et surtout les couleurs éclatantes. »
Mayodon commença à travailler la céramique en 1912, à l’âge de dix-neuf ans. Dès cette année, son travail attira l’attention du décorateur Henri Hamm, qui lui permit de présenter ses premières créations au Salon d’Automne.
Au cours des années 1920, sa réputation se construisit principalement autour de ses vases en céramique polychrome, souvent rehaussés d’or, dont les formes et les décors s’inspiraient notamment de la céramique grecque à figures rouges. Mayodon devint alors l’un des céramistes les plus sollicités par les grands architectes et décorateurs de l’époque, parmi lesquels Jacques-Émile Ruhlmann, Jules Leleu, Porteneuve, Raymond Subes et Eugène Printz.
Au milieu des années 1930, lorsque Mayodon entreprit les premières études du haut-relief destiné à la piscine du Pasteur, vraisemblablement vers 1935, sa carrière connaissait une nouvelle évolution. En 1934, il avait été nommé au conseil artistique de la Manufacture nationale de Sèvres, institution au sein de laquelle il avait reçu l’enseignement d’Ambroise Milet et dont il deviendrait directeur artistique en 1941.
Cette période correspond également au développement de ses recherches dans le domaine de la céramique monumentale. Jusque-là principalement associé à la création de vases et d’objets décoratifs destinés aux intérieurs conçus par les grands ensembliers, Mayodon entreprit la réalisation de panneaux et de reliefs de dimensions considérables. Si ces œuvres demeuraient liées à des programmes architecturaux et décoratifs précis, elles témoignaient d’une recherche plastique qui dépassait la seule fonction ornementale.
Entre 1931 et 1938, Mayodon réalisa ainsi plusieurs compositions monumentales : un grand relief destiné à l’appartement Dubly, décoré par Ruhlmann ; un autre consacré à L’Âge d’or, en 1936 ; ainsi qu’un ensemble de panneaux en relief pour l’Exposition internationale de 1937.
Le décor de la piscine du Pasteur s’inscrit dans cette période particulièrement féconde de sa carrière, au cours de laquelle l’artiste avait acquis une pleine maîtrise des techniques de la céramique de grand format. C’est dans ce contexte que fut conçu l’Antilocapra, modèle préparatoire pour le monumental haut-relief.

Le haut-relief réalisé par Mayodon pour la piscine du Pasteur, en céramique cuite à grand feu, mesurait environ neuf mètres de hauteur. L’article publié dans Le Temps mentionnait une hauteur de sept mètres, qui pourrait correspondre à la seule partie émergée de la composition (voir fig. 3). Consacré à la flore et à la faune d’Amérique du Sud, ce décor présentait une composition aux tonalités de vert bronze se détachant sur un fond allant du beige au rouge rosé. Cette gamme chromatique avait été choisie par Georges Hennequin, qui avait prévu de revêtir les parois de la piscine de briques de terre cuite.
Le relief a aujourd’hui disparu. On ignore s’il fut démonté ou détruit lors de l’une des transformations successives du paquebot, ou s’il se trouvait encore à bord lors du naufrage de 1980. Seules les illustrations et photographies anciennes de la piscine (fig. 3 et 5), ainsi que les études et modèles préparatoires réalisés par Mayodon avant l’inauguration du navire, permettent désormais de documenter cette réalisation.
Le présent modello, qui représente un état antérieur de la composition définitive du haut-relief, constitue ainsi l’un des rares témoignages matériels subsistant de cet important ensemble décoratif. Il permet notamment d’appréhender le travail de Mayodon sur la composition, le modelé et les effets de matière, ainsi que la place accordée au répertoire animalier dans ses recherches monumentales.
Par son traitement du relief, sa composition et sa technique, l’Antilocapra présente d’étroites affinités avec la grande Scène de chasse conservée au musée Despiau-Wlérick de Mont-de-Marsan. L’œuvre provient d’une collection particulière dans laquelle elle était conservée depuis plus de vingt ans. Précédemment transmise au sein de la famille Mayodon, elle avait appartenu à la collection personnelle de l’artiste depuis au moins 1938 et jusqu’à son décès en 1967.
Bibliographie
Pour les sources primaires, voir Ernest Tisserand, « Mayodon, Jean. Peintre et céramiste », dans L’Art et les artistes. Revue mensuelle d’art ancien et moderne, Paris, 1928 ; Le Temps, « Le Paquebot « Pasteur » », 29 août 1939 ; Le Monde, « Sous le nom de « Bremen », la troisième unité de notre flotte concurrencera l’ « Île-de-France » sur l’Atlantique », 19 juillet 1957 ; Le Monde, « Le « Pasteur » est arrivé à Brême », 1er octobre 1957 ; Le Monde, « Première escale d’un transatlantique allemand en France depuis dix-neuf ans », 26 juillet 1958 ; Le Monde, « Philatélie : Grande Armée, guerre de 1870-1871, 1 franc vermillon, « Paquebot Pasteur », pièces vedettes des prochaines ventes », 19 mai 2019.
Pour la bibliographie sur Mayodon, voir principalement Gérard Landrot, Mayodon, Luxembourg, 2004 ; Judith Miller, Art Deco, Londres, 2005 ; Frédéric Ollivier, Aymeric Perroy et Franck Sénant, À bord des paquebots. 50 ans d’arts décoratifs, Paris, 2011 ; Olivier Le Bihan, Céramique d’artiste. Derain, Dufy, Matisse, Miró, Picasso…, Milan, 2012 ; et, pour les termes techniques, Nicole Blondel, Céramique. Vocabulaire technique, Paris, 2014.

